Bretagne Magazine

Bretagne Magazine



ceci est un extrait du Numéro Hors Série « CONTES et LEGENDES »

pour consulter en plein écran cliquer sur le bouton en bas à gauche de la visionneuse

FlippingBook WordPress Gallery



ci-dessous le texte seul…


Alain Le Goff, directeur artistique du festival « Les pierres parlent en Bretagne », retrouve les gestes rituels des veillées d’antan en allumant une à une les lanternes dont la fragile lueur doit repousser les ténèbres.

En Bretagne sud, du côté de Carnac, sur la côte des Mégalithes, il existe un endroit où les belles nuits venues, les conteurs prennent la parole et font renaître, à la lumière vacillante des torches ou des lanternes, la magie des veillées d’antan. Pour le rejoindre, il nous a fallu quitter la route et marcher un bon moment sous les arbres. Du sous-bois gorgé de
chaleur montent des parfums de bruyère, de résine et de genêts. Lorsque nous atteignons enfin la clairière, les derniers rayons du soleil étendent un voile doré sur l’antique « quadrilatère », cet alignement de menhirs nains qui dessinent l’enceinte primitive d’un tertre tumulaire depuis longtemps
arasé. Un peu plus loin, immense et solitaire, se dresse le « Géant » du Manio. Le colosse de granit reste, avec ses quelque six mètres de
hauteur, l’un des plus grands représentants de l’architecture
mégalithique en péninsule armoricaine. C’est un peu le gardien tutélaire de ce lieu tenu à la marge du monde: immense corps de granit au sommet légèrement tordu, le Géant du Manio semble porter sur ses épaules voûtées le poids de plus de 3000 ans d’histoire.
Marquait-il l’extrême limite d’un gigantesque temple à ciel ouvert ? Faisait-il office d’instrument de visée astronomique? À moins qu’il n’ait été le témoin millénaire et bienveillant des sarabandes nocturnes des korrigans, des lutins et d’autres créatures
merveilleuses… En ce soir d’été, l’hypothèse semble plausible.

Car, alors que le public a fini de prendre place sur les rangées de chaises pliantes installées à l’intérieur du quadrilatère, apparaît une fée blonde vêtue de rouge. Dans le crépuscule limpide qui envahit la clairière, la magie se déploie soudain. Une voix s’élève, incroyablement pure.
Envoûtante, cristalline. Le spectacle débute. Une heure et demie durant, héros illustres, saints et géants, pures jeunes filles et femmes moins sages, cerfs enchantés et arbres omniscients, seront convoqués au sein du cercle magique. La voix de Caroline Sire s’élève, et soudain apparaît l’lrlande, ses collines et ses falaises, ses ciels changeants, ses rideaux de pluie et ses écharpes de brume. Lancinante et presque incantatoire, la sourde pulsation du bodhràn, tambour irlandais traditionnel, accompagne le chant. Montée sur un cadre, la peau est frappée avec les mains, comme ici, ou à l’aide d’un bâtonnet.
À ses talents de conteuse, de musicienne et de chanteuse, Caroline Sire ajoute la grâce du mouvement héritée d’une longue pratique de la danse classique. Dès les premières paroles de Tipping It Up to Nancy, Caroline Sire nous entraîne au-delà du Channel, parmi les collines brumeuses et ventées d’Irlande. Par la grâce des mots et du chant qu’accompagne la sourde pulsation du bodhràn, tambour irlandais, nous pénétrons dans un univers enchanté. Un monde peuplé de guerriers mythiques, de géants « déracineurs » de chênes, d’arbres qui parlent et de héros qui portent souvent le prénom de Padraig – quand ils ne sont pas affublés de noms imprononçables tels que Knick Knack Paddy Whack Give a Bone to the Old Man… !

Caroline Sire n’est pas née sur le sol irlandais, mais elle découvre son appartenance d’âme avec la terre d’Irlande lorsque ses parents décident, à la fin des années 1970, de quitter la Bretagne pour aller vivre au sud ouest de l’île, dans le comté de Cork. Elle est alors âgée de quinze ans. «C’est arrivé la toute première fois que j’ai emprunté l’allée de graviers qui menait à notre nouvelle maison de Cleandara, les « Chênes rouges ». Là, j’ai découvert un paysage sublime, l’estuaire de la Kenmare River, avec Scariff Rock, le géant de pierre qui en garde l’entrée… le tout baigné par cette lumière merveilleuse qu’on ne trouve qu’ici. Tout à coup, une chaleur me prend, et moi qui parle encore à peine anglais, j’entends
le son de ma propre voix qui dit « l’m home ! l’m back home ! » Comme une reconnaissance troublante, profonde. Quelque chose d’ancien qui refaisait surface». Elle évoque aussi son affinité avec un peuple imprégné de culture traditionnelle et de musique … «et aussi parfois de Guinness»,
ajoute-t-elle avec un grand sourire. Car sa deuxième révélation, elle l’aura dans un pub. «Il y avait encore à cette époque cette belle qualité d’écoute : un homme se levait, lançait son chant. Aussitôt, le silence se faisait,
attentif, respectueux : « Come on Colm, mighty ! Good man ! ». Un jour, Mary O’Dwyer s’est levée. La cinquantaine, une petite robe imprimée, un imper blanc par-dessus, un visage rose et frais, un verre de Ginger Ale à la main. Deux yeux bleu clair qu’elle ferme en entonnant Molly Bawn, et
là … le temps s’est arrêté.» Frissons, chair de poule, une émotion extraordinaire. «C’est elle qui m’a enseigné le chant.» Caroline Sire apprend d’oreille les « ballads » en gaélique, la « vieille langue », toujours parlée couramment dans les six comtés de la République. Elle découvrira plus tard la pratique des instruments tels que le bodrhàn et le tin whistle (petite flûte droite), ainsi que l’inépuisable trésor de la littérature orale irlandaise.

De ses voyages à travers l’Irlande et l’Écosse, où elle rencontre de nombreux conteurs, elle retiendra «qu’il ya autant de façons de conter qu’il y a de conteurs : il faut trouver sa voie – et sa voix – au milieu de toute cette richesse, pour réussir à créer la magie de l’instant.» La nuit est tombée, la fraîcheur aussi. Le fils du roi d’Irlande a fait irruption dans le cercle lumineux que dessinent deux lanternes, dont le fragile halo repousse les ténèbres. Puis ce sont les « crânes  » de saint Patrick qui viennent danser leur gigue macabre et burlesque … Au fil des histoires, le public s’émeut, vibre, rit, chante, crie, et retrouve son âme d’enfant. Lorsque le spectacle s’achève, les gens repartent par petits groupes dans un bruissement de murmures joyeux. La pleine lune s’est levée, nimbant d’argent la clairière désertée et la haute silhouette du Géant de pierre.
«Il y a une force ici, une vibration qui remonte de la terre. C’est un vrai bonheur, un privilège même, de raconter dans un lieu d’une telle beauté», dira la fée blonde vêtue de rouge avant de disparaître dans la nuit.

Tandis que monte le chant des crapauds et que planent encore les souffles venus d’Irlande, la veillée s’achève. Quelques instants plus tard, le public abandonnera à regret la clairière, la rendant au silence.

La lune nimbe de lumière argentée le Géant solitaire. Au pied du colosse, Caroline Sire offre un dernier hommage à celui qui fut le témoin des sarabandes nocturnes des fées.

Depuis dix ans, le festival « Les pierres parlent en Bretagne » investit cinq lieux de patrimoine de la Bretagne sud. La nuit venue, les conteurs prennent la parole, puisant aux sources de la tradition orale bretonne et celtique.